Ma maman est morte

Ma maman est décédée au début du mois.

Un décès brutal, violent, inattendu ou presque, elle s’est suicidée.

Pour ses obsèques, ma petite sœur, si grande dans ses mots, ses réflexions, sa prise de recul a écrit un texte. Il est fort, puissant et à mon sens d’utilité public.

Pour que les gens sachent. Pour qu’on en parle. Pour que ce sujet soit abordé.

Voici son texte :

Mercredi 19 Février 2025

Cérémonie d’adieux à ma Maman.

Comme nous avons dû l’expliquer à notre toute jeune fille, ma maman est morte.

Elle a choisi de mettre fin à ses jours, on appelle ça : un suicide.

Figés par le mot qui résume plus qu’un acte, nos bouchent osent à peine dire le « Pourquoi ? » qui pourtant, est sur toutes les lèvres.

Derrière le « Pourquoi ? », il y a nos égos cartésiens : une cause, un effet. On cherche une explication rationnelle, une histoire qui pourrait nous raccrocher à elle alors qu’elle s’est coupée de nous, qu’elle nous a tourné le dos.

« A-t-elle laissé un mot ? » Oui. Elle a écrit qu’elle était désolée.

« Désolée d’être si lâche alors que je vous aime. Mais je ne suis plus forte. »

Derrière son acte, je ne vois ni lâcheté, ni courage, seulement la délivrance.

Ma mère était malade, et je ne parle pas de ce fichu cancer qu’elle a balayait en continuant de fumer. Non, le mal qui l’a rongeait était bien plus profond.

Une souffrance insoutenable qui nous sera pour toujours inconnue.

Une souffrance qu’elle a choisit d’affronter en s’ôtant la vie. Se tuer pour survivre.

On ne peut pas non plus parler de liberté, ma mère était malade, « il s’agit plus d’une aliénation à soi et à sa souffrance que de liberté ».

Elle en a essayé des choses, elle s’est battue… Elle a vu des psychiatres, des psychologues, des « sorcières », des hypnotiseurs. Mais d’aucuns n’ont eu accès aux frontières de son cerveau. Est-ce-que ces frontières lui étaient seulement accessibles ?

Parfois elle enfilait un tee-shirt que nous détestions, un tee-shirt ou il était écrit « c’est moi la
victime »…

Oui, mais de quoi ? Y-a-t-il eu une ou plusieurs blessures ? Peu importe… Mettons en suspens les interrogations, elle souffrait un point c’est tout. Une souffrance qui rend aveugle aux solutions. Une souffrance envahissante au point de trouver la vie insurmontable et la demande d’aide inconcevable.

Je l’ai écouté, parler parler parler pour ne pas parler. Je l’ai vu s’affairer en tous sens

pour ne pas avoir le temps de penser. Je l’ai vu enfiler son masque et dire « ça va » pour ne pas dire que ça n’allait pas…

Ma Maman était un être lumineux remplie de ténèbres. Ma Maman nous a aimé mais elle ne s’aimait pas elle.

Combien de fois ai-je pu être écœurée de l’entendre se dévaloriser, se déprécier ?

Comment peut-on aimer entièrement, sans s’aimer soi-même ?

Nous, ses enfants, nous avons grandi avec cet amour bancal. Un amour décalé qui nous a éloigné d’elle. Elle était coupée d’une partie d’elle même et elle a fini par couper définitivement avec nous.

Dans cette assemblée, présente pour lui rendre un dernier hommage, peu de personnes auraient pu imaginer que notre Maman puisse décider de mettre fin à ses jours.

Nous, ses enfants, nous la savions fragile. Nous n’avons pas été surpris.

Nous faisions parti de ses tripes… Et au fond des nôtres nous savions qu’elle était psychiquement malade. Nous sentions sa souffrance.

Quelle histoire nous raconter pour passer nos regrets, notre colère, notre culpabilité, notre

tristesse ?

Quel récit pour faire notre deuil ?

Le poids de l’énigme laissera à jamais une trace indélébile chez les vivants.

Elle, fait partie des morts.

Je regrette profondément qu’elle n’est pas pu trouver ses ressources et surmonter sa

souffrance. Je regrette et malgré ma colère, mon sentiment d’abandon, je respecte. Elle ne

souffre plus, elle a su trouver une solution… C’était une mauvaise solution.

Le suicide nous sidère, nous laisse sans voix. Mais il vient parler, mettre un relief supplémentaire à l’existence. Il vient finalement nous faire parler, du moins c’est que je souhaiterai.

Je souhaiterai que, plutôt que d’en faire un tabou, une chose insupportable, une chose que l’on dissimule, je souhaiterai que l’on reconnaisse la brisure et la réparation comme faisant partie de notre histoire. Que nos émotions trouvent leur mots et que ces mots viennent écrire le récit qui accompagnera son choix de nous avoir quitté.

Je souhaite rappeler à tous et toutes que si les mots s’entrechoquent dans le tourbillon d’émotions et qu’ils ne trouvent pas apaisement, il existe un numéro, le 3114 : le numéro national de prévention au suicide. Un numéro via lequel on peut trouver un accompagnement adéquat, personnalisé et respectueux.

Pour finir j’emprunte les mots de Clara Ysé : je « rappellerai tout bas que la joie est toujours à deux pas, prenez patience ».

« Il est l’heure de cramer le silence. »

Susie

Pour compléter ses mots, 3 informations importantes :

  • 3114 : le numéro national de prévention du suicide. Utile si vous êtes en souffrance, si vous vous inquiétez pour quelqu’un ou si vous êtes impacté par un suicide.
  • Le dispositif « Mon soutien psy » : jusqu’à 12 séances de prise en charge par un psychologue conventionné (50 € remboursé à 60 % par la CPAM et 40 % par la mutuelle pour les enfants, adolescents et adultes)
  • L’UNAFAM, l’Union NAtionale de Familles et Amis de personnes Malades et/ou handicapés psychiques : l’association accompagne l’entourage des personnes vivant avec des troubles psychiques.